Art Sud n°50, 2005
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MON AILLEURS EST ICI
...ou l'étrangeté de l'altérité
 
par Maxime Scheinfeigel
 
La norvégienne Oddbjørg Reinton vit et travaille à Montpellier depuis une vingtaine d’années. Elle ne cesse de participer à des expositions individuelles et collectives, en France et à l’étranger. Sa peinture s’impose ainsi à l’attention du public, peut-être parce qu’elle a l’évidence de l’étrangeté. Quelle étrangeté ? Les œuvres d’Oddbjørg, qui se partagent entre dessins et toiles peintes, sont intégralement dédiées à la représentation de figures animales. Comprenons ici le mot « figure » dans sa stricte étymologie : la figure est une forme. Depuis longtemps, Oddbjørg décline en effet des variations formelles - couleur-matière-composition - dédiées à une même sorte d’êtres : des ours blancs, des éléphants, des rhinocéros et des gorilles.
Or, Oddbjørg n’est en rien un peintre animalier. Voilà le premier aspect déroutant, sinon paradoxal, d’une œuvre singulière. Les animaux y sont des gens, chacun est moins saisi comme le représentant d’une espèce qu’il n’est le modèle hautement individué d’une humeur, d’une sensibilité, d’un état d’âme, toutes choses indiquées dans un art du portrait où la posture est à la fois physique et morale. À les contempler, ces gens-là, quelque chose de la peinture d’Oddbjørg Reinton intrigue d’emblée le spectateur : pourquoi exclusivement des animaux ? Pourquoi ceux-là ? Comment passe-t-on des ours blancs aux gorilles, via les éléphants et les rhinocéros ?
Oddbjørg apporte de précieux éléments de réponse. Le premier, c’est la géographie. Pour le dire vite, le voyage Nord-Sud, de la Scandinavie à la Méditerranée. Oddbjørg évoque en peu de mots ce Nord dont elle vient. « D’être au bord de quelque chose, au bord de l’Europe m’a amenée à rêver d’un ailleurs. Mais surtout, enfant, je suis passée d’Oslo à un petit coin perdu, un village où il fallait marcher quatre kilomètres pour voir quelqu’un. C’était le bout du monde. » Elle souligne significativement cet élément : « là-bas, on peut vivre le silence total. Il n’y a rien. Le vide, pas même un petit oiseau qui fait un bruit (…). » Eloignement, vide, silence, nature. On a là tout ce que le sud méditerranéen n’a pas quand il est investi par une jeune norvégienne qui a envie d’ « un ailleurs ». Bruit : « ici, il y a des gens partout. On n’entend pas le silence, même si on croit être dans le silence ». Agitation : « il y a une vitesse qui m’a frappée. Il y a partout et tout le temps des gens qui parlent, qui gesticulent. C’est agressif parfois. Couleur : « les couleurs sont celles du sable, des pierres, le bleu du ciel. Il y a la sécheresse et les couleurs « sèches ». Le toucher de la pierre … Tout cela est passé dans ma peinture, celle des éléphants, par exemple ».
En effet, les toiles d’Oddbjørg Reinton ont une caractéristique commune : une alliance insolite de la couleur et de la matière. La couleur, Oddbjørg semble justement vouloir l’abolir. Quand elle peint des ours, leur masse blanche, un peu ocrée par endroits, nage gracieusement dans une profondeur blanc-bleuté. Ses éléphants et ses rhinocéros, brun pâle ou gris, émergent toujours d’un fond très sombre, marron presque noir. Les plus étonnants sont ses gorilles qui mènent avec le noir, celui de leur fourrure ou du fond les soutenant, un dialogue insondable. Il y a dans cette disposition de la couleur, chez Oddbjørg Reinton, une rémanence de l’expressionnisme. La couleur n’est pas la couleur. Elle est une intensité du blanc ou du noir, de la lumière ou de l’ombre, elle n’est pas réaliste (il n’y a ni lac gelé, ni savane, ni forêt tropicale qui environnent les animaux peints). Elle figure, de manière typiquement expressionniste, le calme ou la violence d’un mouvement à la fois physique et spirituel qui semble pousser les figures, soit à jaillir au cœur de la toile depuis une origine mystérieuse, soit, au contraire, à en sortir pour aller se perdre dans un hors-cadre improbable. Oui, mais la couleur, si austère, attachée à la fois à certains sombres paysages du Nord et à l’éclat sec du Sud, est intimement liée à un travail sur la matière. « Parfois, il m’arrive de n’avoir aucun souci de la couleur. Parfois, je peux très bien effacer la figure. C’est alors la matière qui compte. C’est d’elle dont je m’occupe. Et la matière, je l’ai notamment apprise de la culture méditerrannéenne ».
 
Dans la peinture d’Oddbjørg, la matière occupe en effet une grande place, au sens propre. À la toile de lin ou de coton et à la peinture acrylique, l’artiste mêle en effet des objets qui entrent dans la composition figurative des tableaux. La fourrure des ours ou des gorilles est parfois vraiment de la fourrure (synthétique), collée sur la toile. Les barreaux qui enferment les gorilles dans leur cage peuvent être de vrais barreaux de bois ou de fer, sertis à même le cadre de la toile. Certains gorilles montrent leur visage derrière des quadrillages de fils de fer, voire même, derrière le carré finement tendu d’une moustiquaire. Or, la matière n’est pas décorative. Elle est au contraire un matériau fondamental puisqu’elle sert à construire les tableaux comme autant de représentations fragmentaires d’une réalité physique, éminemment sensorielle. Entendons. Par-delà l’image ressemblante des animaux qu’elle peint ou dessine, Oddbjørg figure la présence. Cela est particulièrement vrai des gorilles. Ils nous regardent, en effet, avec une intensité inouïe, presque dérangeante pour certains d’entre eux. Pourquoi ? Comment ? Parce qu’ils nous ressemblent ? Peut-être. Mais pas seulement, pas simplement.
Les arts nous ont habitués depuis longtemps à l’image en miroir des animaux anthropomorphes, jusqu’au cinéma qui n’a inventé le grand King Kong que pour le mesurer à une frêle petite femme blonde et lui faire perdre le combat. Oddbjørg, frêle jeune femme blonde elle aussi, se mesure non pas aux gorilles (encore que …), mais au monde dans lequels ils vivent. Même chose, d’ailleurs, pour les ours, les éléphants et les rhinocéros. S’ils sont tous pris dans un mouvement qui voudrait déborder le cadre du tableau, s’ils se noient dans la matière ou sont littéralement prisonniers dans l’espace clos de barreaux bien réels, c’est parce qu’on les a mis là où ils ne devraient pas être en réalité. Oddbjørg peint l’incongruité de leur condition et la question que ces animaux posent aux humains : pourquoi suis-je là ? que m’avez-vous donc fait ? Telle est, dans leur image, par leur image, leur présence parmi nous.
L'actuelle exposition d'Oddbjørg, au musée La Peyrade de Frontignan, est à cet égard, révélatrice. L’artiste a choisi de ne montrer que des représentations de gorilles. Des grandes toiles, d’une part, où ces êtres a priori massifs échappent à la pesanteur, parce que leurs corps, débarrassés de tout ce qui les attache au sol, nagent ou volent librement dans une matière elle-même volatile comme des nuages. À l’un d’entre eux, Oddbjørg confère même l’étrange majesté poétique d’une allégorie : celle du gorille « serti dans la montagne ». Elle a aussi accroché aux cimaises une impressionnante galerie d’une cinquantaine de petits portraits (25 cm x 30 cm). Chaque tableau relève d’une tradition du portrait que la peinture a notamment léguée à la photographie à la charnière du XVIIIème et du XIXéme siècle : la composition, la pause, la lumière, concentrée sur une partie du visage, le regard doux ou intense donnent au visiteur de l’exposition le sentiment que chaque gorille émerge d’un rêve sans fin ou d’une stase mystérieuse magnifiés par les sublimes fonds noirs qui les circonscrivent tous. Oddbjørg honore ainsi chaque visage comme celui d’un membre notable d’une famille qui aurait le souci de raconter son histoire générationnelle grâce aux portraits dits « de famille ». Mais, paradoxalement, chaque portrait est aussi un cliché, le fac-simile en peinture d’un type d’images plus trivial : la photo d’identité, celle que l’on obtient par exemple dans les photomatons. L’émotion fuse alors dans cet écart entre les deux régimes d’image ici convoqués. La forme, qui en unifie le désaccord, est à la fois calme, retenue (une propriété qui est d’ailleurs la marque de toutes les toiles d’Oddbjørg Reinton) et exaspérée jusqu’à un déséquilibre à peine indiqué. Se pourrait-il – se demande le visiteur intrigué – qu’Oddbjørg ait réussi à atteindre dans cette union paradoxale tout ce qui installe sa peinture dans une tension vers l’ailleurs et qui dépasse, sans doute, la simple géographie des points cardinaux ?
Laissons ce dernier mot (plaisant) à l’artiste : « je n’ai pas envie de peindre des vaches ». En Norvège, s’il y a des vaches, il y a surtout des élans, mais ils sont à peine visibles. Oddbjørg en a un jour rencontré un, que, du coup, l’on croise assez souvent dans ses aquarelles, jamais dans ses toiles peintes. Sur la rive nord de la Méditerranée, éléphants, rhinocéros et gorilles sont, comme ailleurs, seulement visibles dans les zoos. Pour les trouver, en vrai, il faut passer sur l’autre bord et s’enfoncer encore plus au sud. La peinture d’Oddbjørg Reinton dit surtout cela : elle veut regarder le lointain, jusque là où l’invisible tient lieu d’horizon.
 
Maxime Scheinfeigel, d’après un entretien avec Oddbjørg Reinton, publié dans la revue Art Sud n°50 (mai 2005)
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